Vessies et lanternes dans l’Éducation nationale

Ou comment la propagande ministérielle, médiatique et républicaine, fait passer l’école pour autre chose que ce qu’elle est

La communication ministérielle, et plus généralement l’écho médiatique qui a suivi l’ignoble assassinat de notre collègue, ont mis au centre du débat l’école publique et républicaine. Elle en sort grandie et presque intouchable, on lui donne un rôle de phare de la République dans cette période sombre1. Ce texte se veut une réflexion sur le sens, la fonction de l’école dans le contexte post assassinat de notre collègue, pour démêler le vrai du faux de cette propagande. Trois aspects du discours sont discutés : le soutien de la hiérarchie, le rôle de formation de l’esprit critique et l’universalité de l’école de la République.

On nous affirme avec force que les mécanismes de la hiérarchie, bien huilés, ont parfaitement fonctionné, et qu’ainsi notre collègue a été soutenu du début à la fin. Quiconque a déjà subi des pressions de parents sait que la hiérarchie n’est pas toujours là pour débloquer la situation, quand ce n’est pas elle qui met la pression. Au quotidien, la hiérarchie nous familiarise plutôt avec les atteintes à la liberté pédagogique, le flicage et le tri des bons et des mauvais profs2, les postures de managers et de chefs d’entreprise vis à vis des contractuels, le noyautage des possibilités de rencontre entre personnels et parents d’élèves pour échanger sur les réformes et les moyens de les combattre3, la répression des trouble-fêtes pour fait de grève4, la transmission et l’exécution de toutes les réformes antisociales… Plus récemment, la continuité pédagogique et l’envoi en première ligne pour faire garderie patronale ont montré à quel point la hiérarchie était bienveillante. Toujours, l’Éducation Nationale n’a été qu’une institution extrêmement hiérarchisée, pilotée par le gouvernement dans son intérêt. Nous n’avons, travailleurs et travailleuses de l’éducation, rien à attendre de notre hiérarchie.

On nous dit que l’école de la République est le fer de lance de la promotion de l’esprit critique pour les jeunes, qui transmet « le savoir au service de l’esprit critique, c’est-à-dire au service de la construction de citoyens libres et éclairés » (Blanquer). De qui se moque-t-on quand on affirme cela alors que le cadre général de l’école est d’attendre de la part des élèves discipline et obéissance à l’autorité, recrachage de cours à travers l’évaluation-sélection permanente, et formatage des corps et des esprits par les programmes et l’idéologie républicaine conservatrice5 ? Un léger recul en arrière montre que l’école publique n’a jamais été autre chose – et ce depuis ses origines sous le bien-aimé (des ministres) Jules Ferry -, celle dont les réac-publicains (version IIIème République) ont la nostalgie. Ce discours hypocrite est d’autant plus indigeste que les dernières réformes ne font que renforcer cette tendance d’annihilation de l’esprit critique des élèves et des personnels : suppression d’heures d’enseignement général pour les élèves en voie professionnelle6, élèves que l’on tasse à 36 élèves (voire plus) par classe dans les lycées7, classes qui doivent afficher des drapeaux français et des paroles de la Marseillaise8, dans lesquelles on ingurgite des programmes qui ouvrent de moins en moins aux critiques de la société9. Pour qui s’y risquerait tout de même, l’article premier de la loi « pour l’école de la confiance », permet de sanctionner les personnels trop remuants.

On nous vend une école et une République des Lumières, universelles, à même de combattre l’obscurantisme religieux qui frappe notre Nation. Mais derrière ces grandes images – qui, finalement, ne sont que des mots – l’école, loin d’unifier la population et d’assurer les moyens à tous de choisir son avenir, reproduit les inégalités de génération en génération. C’est dans ce contexte social duquel l’école est partie prenante, que les vautours idéologues du racisme, du complotisme et du fanatisme s’alimentent de la colère des populations exclues et précaires, la dirigeant dans leur intérêt vers des cibles factices, ce qui n’est porteur d’aucune perspective émancipatrice. Loin de l’image de l’ascenseur social dont on nous abreuve, l’école n’a que pendant une brève parenthèse historique permis l’ascension sociale d’une petite partie de la population (devenus gestionnaires et encadrants de l’exploitation des autres travailleurs…) alors qu’elle a sans cesse maintenu son rôle majeur de sélection sociale et de formation des futurs travailleurs aux exigences du marché de l’emploi. On appelle ça pudiquement « orientation » et « préparation d’un projet professionnel ». « Pour leur bien », les enfants des pauvres seront des travailleurs précaires, mis très tôt sur les rails de l’alternance, des formations courtes professionnalisantes, etc., et pour les enfants des classes supérieures, les études… supérieures et les diplômes d’élite. L’école ne fait donc rien pour répondre à la fracture sociale grandissante entre les différentes classes sociales, si ce n’est l’accentuer davantage, grâce aux dernières réformes notamment10.

Derrière le discours de façade de soutien de notre ministre qui hier nous traitait de « décrocheurs », derrière la vague médiatique #jesuisprof qui présente les personnels comme des héros du quotidien et l’école comme parangon de vertu, se cachent en réalité bien des contradictions. Celles-ci nous sautent aux yeux dans une période comme la nôtre, car les belles paroles masquent mal la réalité d’une école capitaliste dans une société capitaliste. En définitive, il serait illusoire de croire que l’école que l’on connaît soit avant tout un service public émancipateur : la soumission à l’autorité y est omniprésente, les apprentissages y sont mis au service d’une sélection des élèves en vue de leur future existence de travailleurs, répondant aux besoins en main d’œuvre de la classe capitaliste.

Ce n’est donc pas la défense en bloc du service public d’éducation et le front républicain11 qui nous aideront à surmonter les contradictions de l’école publique, tant ces idéologies peinent à cacher leurs ambiguïtés. Il y a au contraire à repenser un discours, des luttes et un projet pour attaquer l’école capitaliste dans ses fondements.

1 Le ministère de l’Éducation Nationale est bien sûr celui qui a le discours le plus consensuel, et les syndicats ont critiqué notamment le discours « L’institution scolaire aux côtés de Samuel Paty à chaque étape de ce qui a précédé cette tragédie »

2 Voir l’IA de l’Ariège qui appelait à « garder mémoire nominative des engagements remarquables et remarqués ; l’inverse est aussi vrai… » des enseignantsaprès la « continuité pédagogique »

3 Dans beaucoup d’académies et de lycées tout a été fait pour empêcher les enseignants de rencontrer les parents d’élèves pour discuter avec eux de la réforme du lycée, entre 2018 et 2020

4 Du 12 au 16 octobre ont eu lieu les CAPA disciplinaires de 4 enseignants de l’académie de Poitiers, pour leur participation à la lutte contre les E3C l’année scolaire passée

5 Dernier exemple en date, l’affaire de la « tenue républicaine » (contre les tenues jugées antirépublicaines comme le crop top), ou comment l’institution dit aux filles comment elles devraient s’habiller !

6 Dernière réforme de la voie professionnelle, 2019

7 Comment faire circuler la parole en 1h de cours avec 36 élèves ? Comment organiser un débat ?

8 Loi Blanquer, dite « pour l’école de la confiance », 2019

9 Voir la suppression de Marx dans les derniers programmes de SES

10 Parcoursup qui écrème les classes populaires des études supérieures, la dernière réforme du lycée et du bac qui renforcent le côté élitiste de l’évaluation…, sans compter dernièrement l’ouverture des classes prépas alors que les universités sont fermées, pendant le deuxième confinement.

11 Où est passé la « solidarité » #jesuisprof aux personnels de l’éducation, pour cette rentrée où sont piétinés les besoins de concertation entre collègues vis à vis de l’assassinat de S. Paty et le « protocole sanitaire » ?

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