Les antiphrases de la politique patronale

REHABILITER QUEL TRAVAIL ? par Vincent Smith, publié dans le journal fédéral de Sud éducation, nov.2003

En phase avec J.-P.Raffarin, M.Pébereau, président de BNP-Paribas, a clamé le 6 octobre dernier dans une tribune en Une du Monde « Et si on travaillait, tout simplement ? ». Luc Ferry a décliné le thème une semaine plus tard au même endroit : « Réhabiliter le travail, à l’école aussi » (15 octobre). Il serait donc temps, selon les patrons et le gouvernement, de retrouver « le goût de l’effort » et de remettre la France au travail. Et du RMA (revenu minimum d’activité) au jour férié travaillé, ils ne manquent pas de s’y atteler... Seraient-ils donc les champions de la réhabilitation du travail ?

Quand une publicité rabâche le côté « naturel » ou « diététique » d’un produit, on peut généralement parier qu’il est en fait particulièrement artificiel ou peu bénéfique au corps. Pareillement, pour légitimer la mise en oeuvre généralisée de l’idéologie patronale dans un contexte de mondialisation capitaliste avancée, le gouvernement use massivement des outils du marketing et du management prescrits par le MEDEF ; il est ainsi conduit à vendre sa politique au grand public comme un produit dont il faut avant tout vanter les qualités dont elle manque le plus.

Pour ce faire, toute valeur est susceptible d’être récupérée et subordonnée au service de la cause promotionnelle. Un maximum d’énergie est particulièrement consacrée à mettre au pas le contre-pouvoir syndical en renversant les rôles entre patronat (« créateur de richesses et d’emploi ») et syndicats (forcément corporatistes et défenseurs de privilèges exorbitants - les acquis sociaux). Les anti-phrases de la communication publicitaire sont ainsi au service d’une redoutable entreprise de régression sociale.

« Revaloriser le travail », est-ce le dévaloriser ?

Pourtant, qui dévalorise objectivement le travail ? En favorisant les intérêts des actionnaires aux dépens des salariés, dont le pouvoir d’achat n’a quasiment pas évolué depuis vingt ans, le patronat pose le travail comme une valeur secondaire par rapport au capital. Il en fait éclater la valeur identitaire en licenciant sans scrupules des salariés expérimentés ayant largement contribué aux richesses produites par l’entreprise et à force de sous-traitance, de flexibilité, d’annualisation et de précarisation (14% des emplois sont aujourd’hui à durée déterminée, ce qui est trois fois plus qu’en 1985, et 1 point de plus que la moyenne de l’Union européenne). Le fait que de plus en plus de travailleurs aient du mal à se nourrir et se loger avec le fruit de leur travail (phénomène des working poor) met en avant une vraie dépréciation de la valeur du travail, et non une « réhabilitation ».

Et pourtant, ce n’est pas encore assez. Même un salarié bloqué au SMIC pendant des années « coûte trop cher » et cela quels que soient les gains de productivité qu’il réalise. Malgré de colossales déductions de charges et autres aides ubliques pour favoriser l’emploi de salariés peu qualifiés, le patronat en veut toujours plus et les entreprises n’hésitent pas à licencier et à délocaliser (afin d’exploiter une main d’œuvre étrangère dépourvue de protection sociale et beaucoup moins payée.) Ce qui devrait passer pour le comble du cynisme, de l’égoïsme et de l’exploitation est considéré dans les médias comme de banals facteurs économiques liés aux contraintes incontournables de la concurrence et des marchés. La rhétorique patronale a finalement imposé comme loi naturelle la nécessaire dévaluation du travail.

Appropriation de la valeur du travail par les détenteurs du capital

Le capital récupéré par les entreprises, non seulement sur le dos des travailleurs mais au nom de « sacrifices nécessaires » (pour qui ?), permet aux grands patrons de sur-valoriser, cette fois, leur propre travail. Tandis que pour les ouvriers, le chantage au chômage et à la précarité a fait stagner les salaires, les leurs ont littéralement explosé, indépendamment des « golden parachutes » indécents qu’ils s’octroient lorsqu’ils doivent quitter un grand groupe après l’avoir bien "plombé". Ainsi, le PDG de Peugeot-PSA, J-M. Folz, gagne aujourd’hui 166 fois le SMIC (sans compter ses stock-options) alors qu’en septembre 1989, Jacques Calvet avait déclenché la colère des ouvriers de Peugeot-Citroën parce que son salaire - près de 35 fois le SMIC - avait augmenté de 45% en 2 ans (source : Le Monde, 8 octobre 2003).

Cette sur-valorisation du travail patronal par rapport au travail des salariés s’ajoute à la captation croissante de la valeur du travail par les actionnaires dans un contexte d’emprise de la finance sur l’économie : aujourd’hui, la part financière du patrimoine des ménages a plus que doublé depuis 25 ans (à revenu disponible brut équivalent), et la part de Produit Intérieur Brut attribuée aux revenus du capital a augmenté de 30% (+2,8 points), tandis que celle du travail s’est réduite de près de 11% (-7,3 points).

Pour un travail émancipateur et non plus aliénant

En contrepartie de la réduction du temps de travail, le patronat a obtenu de fortes concessions sur la flexibilité et l’annualisation au détriment des conditions de travail des salariés. Il a pu conforter une politique de gel des salaires, et afin de ne pas embaucher le personnel nécessaire, il a exigé des gains supplémentaires de productivité (pourtant déjà très élevée). La pression sur les salariés s’est accrue sous des formes multiples, allant jusqu’à devoir renoncer parfois à des pauses informelles (par exemple pour aller aux toilettes !). Désormais, non seulement le patronat veut récupérer des heures de travail (sans embauche évidemment) mais il veut en plus conserver tous ces acquis obtenus aux dépens des travailleurs. Et pour vendre cette dévalorisation objective du travail, il l’habille derrière une rhétorique du « sacrifice » et de « l’effort » faisant ainsi l’éloge de « la contrainte ».

Pendant ce temps, le versement de l’allocation de solidarité spécifique (ASS) aux chômeurs en fin de droits est restreint et le Revenu Minimum d’Activité qui remplace le R.M.I. (afin, selon M. Ferry, de « ne laisser personne au bord de la route ») menace surtout de supprimer un revenu minimum à tous ceux qui ne pourront répondre aux obligations du nouveau contrat. Crever de faim ou travailler dans n’importe quelles conditions de précarité, pour simplement pouvoir survivre, voilà la seule alternative offerte aux chômeurs, la seule politique contre le chômage proposée par ceux qui prétendent « remettre la France au travail ».

Pour que le travail soit plus émancipateur qu’aliénant, il est de la responsabilité des salariés et des syndicats de démystifier cette communication mensongère et de lutter tant qu’il en est encore temps contre la politique ultra-libérale et régressive menée actuellement.

Vincent SMITH, SUD Education 78


[Encadré 1]

Captation de la valeur du travail par le capital :

L’exemple des retraites

C’est un des motifs qui ont justifié les mobilisations du printemps dernier, puisque nous savions qu’en allongeant la durée de cotisation de référence pour la retraite par répartition dans un contexte de précarisation du travail, d’allongement des études, de chômage des jeunes, et de mise à l’écart prématurée de nombreux cinquantenaires (par pré-retraite ou licenciement), peu de salariés seraient en mesure d’aligner suffisamment d’années de cotisation pour toucher une retraite pleine de base sans décote ; ils seraient alors condamnés à souscrire - s’ils en ont les moyens - à des systèmes par capitalisation du type fonds de pension.

C’est déjà ce qui se met en place avec les plans d’épargne individuelle retraite (PEIR) qui ont remplacé les plans d’épargne populaire et seront accessibles dès 2004. Or ces systèmes par capitalisation font peser un poids énorme sur les travailleurs, assimilés à des « coûts », qu’il faut donc « dégraisser ». Aussi, d’un système de solidarité entre générations, on passe à une système d’intérêts concurrents avec d’un côté les retraités (exigeant un rapport financier de leur épargne-retraite) et de l’autre, les travailleurs demandant une rémunération de leur travail.


[Encadré 2]

Pédagogie contre travail ?

Dans Le Monde du 15 octobre, une semaine après M. Pébereau, Luc Ferry a décliné le thème de la nécessité de « réhabiliter le travail, à l’école aussi ». Il est à ce titre bien en phase avec les appétits patronaux à l’égard des services publics exprimés dans l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS).

A partir d’une notion très abstraite du travail, loin des réalités quotidiennes de l’entreprise, il en vient à assimiler par extension la pédagogie - forcément opposée au travail, selon son optique - et la « culture des loisirs ». Pourtant, c’est surtout l’explosion de la commercialisation de services de loisirs dans l’économie capitaliste moderne qui a mis le « pur divertissement » au cœur de la culture des enfants et adolescents, identifiés comme « cœurs de cible » prioritaires. Dans les dessins animés commerciaux américains, les contes traditionnels sont réduits à des normes marketing et toute dimension culturelle et éducative est expurgée. Que Luc Ferry amalgame la démarche des enseignants, forcément quelque peu soucieux de pédagogie (c’est leur métier, non ?), à celle des majors US est significatif des mystifications en jeu.

Il est vrai que Claude Allègre, pour qui il a travaillé, a beaucoup œuvré à promouvoir de pseudo-démarches pédagogiques afin d’imposer des méthodes de management américaines aux enseignants, souvent réduits au rang d’exécutants. Maintenant, la négation des enjeux pédagogiques sert surtout la cause patronale : en rayant d’un trait de plume la problématique du sens des savoirs enseignés (préoccupation centrale des pédagogies nouvelles), Luc Ferry refuse de fait à l’école toute la dimension de structuration des élèves. En effet, comment devenir un citoyen critique sans s’approprier activement savoirs et pratiques ? Faut-il simplement recevoir des savoirs comme des dogmes à ne jamais remettre en cause ?

Quel âge mythique Luc Ferry prend-il comme référence quand il parle de « ré-habiliter le travail » - celui du 19ème siècle où les enfants travaillaient dans les mines ? Outre qu’il insulte le travail actuellement fait dans les écoles (si elles étaient de grandes aires de jeu, cela se saurait !), il promeut surtout une vision purement utilitariste d’un travail mettant à disposition du patronat une main d’œuvre formatée malgré elle, et qui en viendra bien un jour à apprécier le métier qu’on la contraint d’accepter. C’est déjà la logique de dispositifs comme le « lycée des métiers », qui entend mettre les patrons au cœur du pilotage de l’enseignement professionnel.