Suppression de la carte scolaire et ghettoïsation

Quand le Ministre nie les évidences

Le Monde a publié voici quelques jours un article rendant compte du rapport de deux inspecteurs généraux sur l’assouplissement de la carte scolaire et ses effets négatifs sur la mixité sociale. Bien évidemment, le Ministère a tout fait pour que ce rapport ne soit pas publié, et une fois qu’il est sorti dans la presse, le Ministre l’a même qualifié "d’ânerie" sur la chaîne parlementaire, sous prétexte qu’il ne mesurait la situation qu’à un instant "t". C’est pourtant une évidence pour tous les personnels sur le terrain que la suppression de la carte scolaire conduit tout simplement à une plus grande ghettoïsation des établissements situés dans des quartiers urbains défavorisés.

De même que la politique urbaine a le plus souvent consisté depuis des décennies à réserver les centres villes aux plus aisés en reléguant les plus pauvres à la périphérie, le renoncement à toute politique de mixité sociale dans les écoles ne peut conduire à autre chose qu’une plus grande ghettoïsation des écoles. On présente comme une chance pour les plus pauvres d’entr’ouvrir aux meilleurs élèves d’entre eux les portes d’établissements de milieux aisés ; mais outre qu’il y a peu de chances que l’inverse se produise, cela décrédibilise a priori la qualité de l’enseignement dans les établissements de quartiers populaires, où oeuvrent pourtant des enseignants avec la même formation et les mêmes diplômes qu’ailleurs. Les problèmes s’accumulent dramatiquement dans ces établissements, ce qui rend les solutions de plus en plus impossibles à mettre en place.

Dès lors, on peur mettre le mot "réussite" sur tous les programmes au rabais tournés vers ces établissements dans un contexte de suppressions de postes et d’économies unilatérales, le double discours est flagrant. La réalité est que le Ministère, sous l’impulsion du président de la République, favorise un système où l’ambition n’est plus d’apporter à l’ensemble de la population une éducation de qualité pour les citoyens de demain, mais d’entériner une hiérarchie sociale avec des écoles aux ambitions calibrées en fonction du profil de leur quartier.

Un discours "entrepreneurial" cherche à traiter les problèmes éducatifs avec les mêmes recettes que des industries privées, comme si l’éducation relevait de la même logique que la production de boites de conserves. Pour masquer un désinvestissement de l’état dans l’école, une pseudo-concurrence des établissements est organisée alors qu’ils n’ont pas les mêmes données de départ ni les mêmes contraintes. La part belle est faite au privé qui sélectionne mais est jugé sur le même plan que les établissements publics dans les tableaux de résultats publiés par le Ministère. On parle de "culture de résultats" structurée autour de "tests" alors que ces mêmes recettes libérales ont montré leur échec aux Etats-Unis sous la présidence Bush.

Partout on organise un affaiblissement du système public, et on fait croire à la population qu’ils y gagneront ; sauf que la "liberté de choix" est en l’occurrence un tour de prestidigitation pour faire accepter à la population une moindre redistribution au profit d’une élite minoritaire et très aisée, qui aura toujours accès aux meilleurs services.

Le Ministre fait mine de nier cette réalité, qui est pourtant une évidence pour tout observateur de la société qui ne se laisse pas berner par les illusions publicitaires vendues par le pouvoir et les grands intérêts privés.


L’article du Monde :

Un rapport de deux inspecteurs généraux, interdit de publication par le ministère, offre un premier bilan
La suppression de la carte scolaire renforcera les ghettos

LE MONDE | Aurélie Sobocinski, 17.06.08 | 14h24 • Mis à jour le 17.06.08 | 14h24

Avec la suppression totale de la carte scolaire annoncée pour 2010, en faveur de laquelle Nicolas Sarkozy s’est engagé dès sa campagne présidentielle, la mixité à l’école pourrait bientôt ne plus être qu’un fantasme républicain. C’est l’avertissement que lancent les inspecteurs généraux de l’éducation nationale Jean-Pierre Obin et Christian Peyroux dans un rapport, que s’est procuré Le Monde, sur les premiers effets de l’assouplissement de la carte scolaire, interdit de publication depuis octobre 2007 par le ministère de Xavier Darcos. Le système qui, depuis 1963, fait dépendre le choix de l’école du lieu de domicile des familles, était critiqué pour sa rigidité. Sa suppression contient des dangers plus grands encore, selon les deux inspecteurs généraux.

Leur état des lieux, intitulé "Les nouvelles dispositions de la carte scolaire", établi entre juin et septembre 2007 et qui a porté sur 34 départements "pour la plupart à dominante urbaine", dresse le constat inquiétant d’une accentuation de la baisse de mixité scolaire. Il souligne aussi un renforcement des logiques de concentration ethnique.

Trois semaines avant la fin de l’année scolaire 2006-2007, le chantier des inscriptions a été rouvert par le président Sarkozy. Sept critères donnant droit à une dérogation ont été introduits. Sont devenus prioritaires les élèves souffrant d’un handicap, les boursiers au mérite et sur critères sociaux, et ceux nécessitant une prise en charge médicale.

La rapidité de mise en oeuvre des réformes explique "certaines insuffisances", reconnaît le rapport. Elle rend difficiles "les extrapolations pour les années 2008 et 2009". Mais cette première étape demeure "riche d’enseignements", indique le document.

Pour MM. Obin et Peyroux, le principal effet de l’assouplissement de la carte scolaire a été de dégrader davantage la mixité scolaire, "accélérant les processus sociaux déjà à l’oeuvre depuis des années". Les établissements déjà délaissés sont les plus touchés par cette érosion. Même si seulement 13 500 demandes supplémentaires de dérogation ont été enregistrées, les effets sont sensibles.

"Dans la plupart des départements visités, la question de la survie de certains collèges est ouvertement posée, indique le rapport. C’est aux deux extrémités de la hiérarchie des établissements que la mixité sociale est mise le plus rudement à l’épreuve : dans les établissements les plus convoités, il y a peu d’élèves de condition modeste ; dans les collèges les plus évités, ce sont les catégories favorisées qui ont disparu."

La création d’options ou de filières d’excellence dans les quartiers sensibles, ou les labels ZEP et "ambition réussite", n’y changent rien : "Non pas qu’il faille se contenter d’une offre médiocre dans ces collèges (...), mais jamais ces initiatives ne permettent de faire revenir les populations des classes moyennes qui ont déserté un établissement."

Pour les inspecteurs généraux, concilier une plus grande liberté des familles et une plus grande mixité des établissements est néanmoins "possible". Mais la voie est "étroite", préviennent-ils, et ne pourra être suivie qu’à certaines conditions. Pour l’avenir, MM. Obin et Peyroux suggèrent donc quelques correctifs.

La principale clé repose sans doute sur la rectification du problème des élèves boursiers. Parmi les demandes de dérogations, ils apparaissent en effet "peu nombreux et mal traités", avec un taux de dérogation accordé "très variable selon les départements". En l’absence de directives ministérielles et pour des raisons techniques, peu d’inspections académiques ont décidé de modifier la gestion informatisée de leurs affectations, notamment à l’entrée en seconde.

"L’objectif d’amélioration de la diversité sociale n’a en général pas été l’objet d’une attention prioritaire", regrettent les inspecteurs généraux, et c’est toujours la logique des bonnes notes des élèves qui prime, et relègue en bons derniers les critères sociaux dans le traitement des dossiers. D’où l’impératif, selon eux, de consignes claires en la matière aux responsables académiques et aux chefs d’établissement.

Favorables à un système qui ne serait pas totalement dérégulé, Jean-Pierre Obin et Christian Peyroux affichent également leur attachement au maintien par les familles d’un "droit d’affectation dans l’établissement le plus proche du domicile" et à une régulation toujours "assurée par l’Etat" plutôt que par les chefs d’établissement ou les parents eux-mêmes. Ces pistes trouveraient un écho plutôt favorable au ministère de l’éducation nationale.

Pour motiver les collèges et lycées à rester dans une dynamique de mixité, ils suggèrent en outre l’introduction d’un "indicateur" de suivi de la mixité sociale, qui permettrait de récompenser les établissements les plus vertueux par une "dotation supplémentaire". La fermeture des établissements "ghettos", "si le quartier est dangereux et le collège déjà bien vide", à l’image de certains établissements déjà identifiés sur le pourtour méditerranéen ainsi qu’à Lyon ou à Grenoble, pourrait être par ailleurs une solution "positive".

Ainsi, face aux "inquiétudes manifestes" que suscite la suppression de la carte scolaire, il reste encore au gouvernement à offrir des réponses, estiment les rapporteurs. Et à ne pas perdre de vue un objectif : que "l’émulation entre établissements qui se profile à l’horizon de 2010 débouche sur une amélioration d’ensemble en termes de réussite scolaire, et non sur une concurrence stérile et coûteuse".

Aurélie Sobocinski

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