Communiqué de la fédération des syndicats SUD éducation

Nous ne lirons pas la lettre de Guy Môquet dans les établissements scolaires le 22 octobre

L’injonction par le président Sarkozy, sans concertation avec les premiers concernés, historiens et enseignants, de lire dans les établissements scolaires la dernière lettre de Guy Môquet avant sa mort est, à l’évidence, une opération de brouillage politique destinée à désorienter la population, à entretenir la confusion intellectuelle ambiante.

Cette commémoration est un leurre, dans la mesure où pendant que les enseignants discutent de la lecture de cette lettre, ils ne parlent pas de la destruction de la fonction publique, et en particulier de l’Education nationale, menée au pas de charge par le président Sarkozy, question bien plus préoccupante dans l’immédiat.

Toutefois, la décision du président de faire lire cette lettre n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans un ensemble d’autres manoeuvres visant à instrumentaliser l’histoire au profit d’une ambition politique.

Citer un fait, un texte, un nom, sans les inscrire dans leur contexte historique est la négation même de toute pratique historique conséquente. La personnalisation de l’histoire - quelle que soit la qualité des personnes utilisées - est un obstacle à la compréhension des enjeux d’une époque. Si l’histoire est parfois émouvante, l’émotion (qu’on peut légitimement ressentir à la lecture de la lettre du jeune Guy Môquet) ne peut suffire à entraîner une quelconque démarche historique, une quelconque réflexion constructive (en classe, comme dans les médias). Cette commémoration ne s’inscrit donc dans aucune progression pédagogique digne de ce nom et de l’éducation que nous essayons de faire vivre chaque jour. Il s’agit d’une pure opération politicienne au service d’une vision particulière du monde et du « plan de carrière » de l’homme politique qui en a eu l’initiative.

En bon ami des milieux d’affaire, M. Sarkozy sait récupérer tout, en particulier l’histoire, pour l’utiliser dans son « marketing » politique. La convocation d’une lignée de « grands hommes », dont Nicolas Sarkozy serait évidemment le point d’orgue, participe à cette stratégie.

Guy Môquet est ainsi présenté comme exemple pour la jeunesse. Evidemment coupé de son contexte, le jeune homme fusillé par les nazis incarne une jeunesse prête au sacrifice suprême pour la patrie. Au moment où M. Sarkozy s’aligne sur la politique extérieure de M. Bush et où un de ses ministres parle de guerre contre l’Iran cette présentation particulière de Guy Môquet est inquiétante.

Que le jeune homme soit un militant communiste, fils de député communiste, devient purement anecdotique. Il n’y a plus de divergences politiques, il n’y a plus que les « bons » Français, prêts à donner leur vie pour la France, et les autres ! La politique « d’ouverture » du président, gommant la possibilité d’autres choix politiques, vise-t-elle à autre chose qu’à opposer ceux qui s’unissent pour la France (sous-entendu avec le président) et les autres ?

La lettre de Guy Môquet est une lettre intime adressée à sa famille, à qui il dit son affection avec émotion avant de mourir. Ce n’est en aucun cas une lettre à portée historique. L’injonction du président de lire cette lettre dans un contexte solennisé (le même jour dans tous les collèges et lycées de France, la présence éventuelle d’élus, l’invitation à la presse afin qu’elle rende compte de l’événement...) montre bien que c’est la mise en scène émotionnelle des valeurs familiales idéalisées qui est un des objectifs de cette opération.

S’adressant à un public de collégiens et de lycéens, la phrase de Guy Môquet parlant de son petit frère : « ... Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme ... » apparaîtra évidemment comme une leçon de morale à la jeunesse. N’est-ce pas en droite ligne de la politique du président de faire travailler plus l’ensemble de la population !

La décision de faire lire cette lettre aux jeunes françaises et français serait-elle motivée par la mise en valeur implicite de la trilogie : travail, famille, patrie ?!

L’organisation de la lecture solennelle de la lettre de Guy Môquet le 22 octobre (cérémonie qui doit se reproduire chaque année) est la sacralisation rituelle des idées contenues dans la « Lettre aux éducateurs » de N. Sarkozy : l’école a pour rôle de restaurer l’ordre social et l’unité nationale.

Cette commémoration est un piège dont les buts réels ne sont pas de célébrer la résistance à la barbarie nazie et par là d’inciter à la résistance à tout ce qui aujourd’hui détruit les humains jusque dans leur désir de vivre, comme les discours officiels trompeurs veulent nous le faire croire (cela en complète contradiction avec les politiques en cours). Elle s’insère dans le vaste projet de diffusion d’une idéologie officielle d’Etat qui définit « les bons », ceux qui sont prêts à travailler jusqu’au sacrifice d’eux-mêmes sous la direction d’un grand homme pour défendre les couleurs de l’entreprise France, mise en difficulté par « les mauvais », « les héritiers de mai 68 », les diviseurs, les déserteurs, ceux qui refusent la cohésion nationale dans l’équipe de France rassemblée par le président.

En ce temps où le libéralisme impose de plus en plus dans la population les sentiments d’impuissance et de soumission à l’état du monde, il n’est pas possible de laisser passer un tel détournement de l’esprit de la résistance et de la construction d’une société qui ne laisse personne de côté, une telle manoeuvre pour dissimuler les rapports de pouvoir et les luttes sociales, que le gouvernement attise sans cesse avec sa politique au service du MEDEF et des plus riches, aux dépends de la grande majorité de la population..

De plus la façon unilatérale et personnelle du président de la République d’insérer dans les programmes scolaires et la pédagogie des enseignants une commémoration, dont l’ambiguïté est totale, est inacceptable.

Soucieux de la liberté pédagogique des enseignants et de la cohérence de la méthode historique qui seule peut permettre une compréhension de la complexité des enjeux de l’histoire, et par là-même ouvrir à une réflexions citoyenne sur le monde d’aujourd’hui, nous ne participerons pas à cette manipulation politicienne.

Soucieux de bâtir une école émancipatrice pour toutes et tous, nous ne pouvons pas accepter la malhonnêteté intellectuelle qui consiste à utiliser la mort d’un jeune résistant pour tromper l’opinion publique sur la politique qu’on est en train de mener.

Nous appelons donc les enseignants à ne pas participer à cette commémoration.