Publié dans Libération - 24 janvier 2005

Et les big brothers de l’année sont... Par Jean-Pierre THIBAUDAT, journaliste à Libération

Vendredi a eu lieu la remise des prix aux meilleurs représentants de la surveillance en tout genre.

Il y avait du beau monde vendredi au centre culturel la Clef à Paris. Des journalistes, des avocats, des internautes, des téléchargeurs angoissés ou blasés, des ex-gauchos, des néo-tiers-mondistes, des ex-futurs branchouillés, des accros à la SF, des nostalgiques de la TSF, bref tout le monde était là pour assister à la traditionnelle remise des Big Brother awards. Une récompense pour ceux qui ont le mieux oeuvré dans cette noble entreprise qu’est la surveillance des citoyens en usant et abusant des nouvelles technologies, et pour ceux qui ont rivalisé d’imagination pour porter atteinte à la vie privée.

Nouveauté de l’année, un « Orwell novlang » (1) vise à récompenser les discours les plus astucieux destinés à enfourailler dans le ciboulot l’idée selon laquelle on vit mieux si on vit « surveillé, contrôlé, pisté et étiqueté ». Brisons le suspense : ce prix est allé au Gixel (Groupement des industries électroniques), qui a suggéré à l’Etat « de conditionner la population, surtout les enfants, aux technologies d’identification biométrique et de contrôle social ». Cela peut paraître abstrait mais c’est bestial.

Ranger d’or. Emanation de l’ONG britannique Privacy International, ces Big Brother awards (2) sont soutenus par le Syndicat de la magistrature, Act Up, la FIDH, le syndicat CNT, le collectif Souriez vous êtes filmés, etc.
Lors de cette très attendue Orwell party (c’était la cinquième édition), on remet aux lauréats un trophée recherché : une statuette représentant un ranger doré écrabouillant une tête d’angelot.

Jolie triplette droite-gauche, Dominique Perben, Nicolas Sarkozy et Daniel Vaillant sont comme un seul homme couronnés pour l’ensemble de leur oeuvre « pour avoir fait du fichier d’empreintes génétiques Fnaeg un véritable fichier de population incluant les mis en examen, acquittés, relaxés, suspects et mineurs ».

Le très prisé « Orwell de la surveillance » honore « la pire des personnalités politique de l’année ». Rebelote, Dominique Perben était sur les rangs. Mais a été coiffé sur le fil par un Philippe Douste-Blazy prêt à tout pour figurer dans les articles de presse. Déjà adoubé pour sa gestion transparente du dossier AZF, récemment shampouiné par Dominique Baudis, son prédécesseur à la mairie de Toulouse, pour sa franche camaraderie, le voici récompensé « pour l’introduction du "dossier médical personnel" qui met fin à la confidentialité des données de santé et au secret médical ». Le ministre n’était pas là pour recevoir son ranger d’or, il faut dire que les caméras de TFI et de France 2 n’y étaient pas non plus. A moins qu’il ait été marri de devoir partager son trophée avec les députés Clément, Léonard et Fenech, « ardents promoteurs du placement sous tutelle électronique », le bracelet équipé d’un GPS dont on doit munir certains délinquants sexuels à leur sortie de prison.

TF1 n’a donc pas filmé la remise du prix « entreprise » gagné par sa filiale Visiowave. Cette entreprenante société propose d’installer de la vidéosurveillance dans les transports publics mais, en plus, promet de diffuser de la publicité sur les écrans de contrôle. Astucieux, non ?, aurait dit Pierre Desproges.

Précaires fichés. Un prix très convoité est réservé à une localité militante de la surveillance, ce qui est plus glorieux que d’être le plus beau village fleuri. Mantes-la-Jolie espérait bien revenir à domicile avec un ranger grâce à l’installation de 104 caméras dans le lycée Jean-Rostand sans la moindre concertation avec le corps enseignant. Le jury a préféré honorer le maire de Vitry-le-François, Michel Biard, et le président du conseil général de la Marne, René-Paul Cavary, auteurs d’une même idée :
« Ficher les précaires avec la collaboration "forcée" des services sociaux. »

A contrario de ces citoyens exemplaires, le jury a décerné un prix Voltaire aux affreux jojos qui ont fait preuve de vigilance, voire de civisme : le syndicaliste Charles Horeau qui a dénoncé le caractère abusif du fichage ADN et les militants du collectif C-sur de Calais qui ont eu l’idée saugrenue d’héberger des sans-papiers.

(1) Orwell est l’auteur de 1984, la novlangue étant dans ce livre le jargon inventé par Big Brother afin de décérébrer les masses.
(2) http://nomines.bigbrotherawards.eu.org/

Voir en ligne : Article sur le site de Libération :